
Crystal Palace, Joseph Paxton, 1851.
Alors que le design devient de plus en plus populaire, il semble que les personnes parlant d’objet « design » ou du « design » s’attardent seulement à l’aspect extérieur de l’objet qui renvoie notamment à une notion de luxe. Pourtant, le design tel qu’il a été pensé au départ ne se réduit pas simplement à cette dimension esthétique. Certes, elle est une partie importante de la conception d’un produit design, mais il ne faut pas oublier que le design est une discipline de création d’objets, d’environnement,…, étant aussi bien esthétique, fonctionnelle que conforme à la production industrielle. Un nouveau type de design apparaît aujourd’hui, le design social. Alors, qu’apporte-t-il de plus que le design dit «classique», quel est son enjeu ?
Le Design social, un design au service de la communauté
Qu’est-ce que le design social ? Au premier abord, les termes « design » et « social » semblent contradictoires. En effet, le design confère une valeur ajoutée au produit qui peut être vendu plus cher, et donc rapporter plus d’argent à l’entreprise qui vend le produit. Le plus connu des designers français contemporains, Philippe Starck, augmente nettement les ventes des entreprises dans lesquelles il a travaillé. Le design peut être vu comme une arme marketing redoutable par rapport à la concurrence.
Le social, au contraire, travaille pour la communauté, au service de la communauté, pour l’amélioration des conditions de vie. Le but n’est donc plus le profit et l’argent, mais bien le bonheur des gens, leur vie et celle de la société.
Pourtant, les deux disciplines ne sont pas si éloignées que ça. En effet, toutes deux s’intéressent à l’utilisateur ainsi qu’à son besoin et tente d’y répondre par le biais d’un projet.

reLEAF, par Fulguro, 2006.
Alain Findeli, professeur à l’école de design industriel de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal ayant écrit des livres sur l’histoire du design, s’intéresse aux enjeux du design social. Pour lui, le cahier des charges d’un projet de design social doit être basé sur des besoins émanant de la société elle-même (santé, éducation, culture, communauté) et non pas sur une seule volonté d’entreprise. Évidemment, le design social peut être envisagé en entreprise et doit s’intéresser à des problèmes d’ordre sociétal. L’utilisateur et l’usager sont considérés comme partie intégrante lors de la création, leur intervention et leur volonté d’agir sont indispensables au bon fonctionnement du projet. L’utilisateur et l’usager ne sont plus simples consommateurs d’un produit ou d’un service, mais ils sont acteurs. Il faut donc mettre en place une sorte d’énergie cinétique entre designers, utilisateurs et usagers.
« Là où le design traditionnel s’attache aux envies de l’individu pour créer des produits à but essentiellement lucratif, le design social s’attache aux individus en tant que groupe, sans pour autant négliger les besoins individuels, afin de créer des produits et services à but socioculturel…Tout en ayant toujours une méthodologie de design, en terme de réflexion, démarche, créativité… », explique Magalie Pedrono, étudiante de cinquième année à l’école de Design de Nantes, souhaitant explorer les possibilités de ce nouveau type de design.

Project H Design, 2009.
La description du design social semble répondre à tous les besoins de la société. Un jour peut-être, le design traditionnel s’éclipsera pour laisser place au design social qui sera mis en place à chaque projet entrepris. Mais existe-t-il vraiment des projets de design social ? Selon le réseau social se créant autour de Design21, oui sans aucun doute. Design21 tente de définir le design du 21ème siècle et d’explorer les relations entre le design et la société. Design21 est convaincu que le design a le potentiel d’améliorer notre mode de vie.

FlowMarket, 2005.
De son côté, FlowMarket (au-dessus) s’illustre en proposant des produits permettant de régler des problèmes de société ou d’autres choses impalpables et intouchables. Leur boutique vend du silence, de l’air propre, de la fertilité, de l’énergie… et toutes sortes d’éléments immatériels créés pour un monde immatériel. Le packaging plus qu’épuré des produits reprend les codes de communication des boites de médicaments, de façon à ce que l’acheteur potentiel ne se demande pas comment il est fabriqué, mais s’attarde seulement sur le contenu. Une sorte de «design for all» et de «design all» mélangés.

Lifesaver Bottle, par Lifesaver Systems, 2008.
Le social s’intéressant aux individus et à leurs conditions de vie, l’humanitaire fait donc parti du social. Le design humanitaire s’inscrit donc dans le mouvement du design social. Pour preuve, la Lifesaver Bottle (au-dessus) permet à tous d’avoir de l’eau portable pure, sans besoin de comprimé ou autres substances chimiques qui laisseraient un goût à l’eau ou la dégraderaient. Elle permet à n’importe qui d’avoir de l’eau potable rapidement, sans effort et surtout n’importe où à condition d’être proche d’un ruisseau, d’un fleuve ou de la mer. La bouteille serait évidemment fortement déployée en cas de tsunamis ou autres catastrophes naturelles.
Le design social, des designers qui surfent sur la vague
Le design social fait beaucoup parler de lui, sans pour autant avoir beaucoup de projets à son actif. Une impossibilité de le mettre en œuvre dans les entreprises ? Surement pas. Par ailleurs, designers et entreprises se servent du « Design » et du « Social » pour vendre, faire leurs preuves dans le milieu et être connus. Faut-il voir alors le design social comme un passage obligatoire ?
Le design social plus que du design, un passage obligatoire ?
Cet engouement des designers et des entreprises pour le design social, l’est aussi pour le design écologique. Il a commencé au début de la prise de conscience collective: le monde n’est pas parfait et l’homme peut agir. Les personnes commencent à se sentir concernées, actives, à avoir la volonté de transmettre leurs connaissances aux générations futures et d’être réceptifs aux changements.

Starck, designer "superman"
Cependant, les études et expertises faites sur le terrain montrent que les gens ne sont pas aussi prêts qu’ils le disent. Le confort est pour eux l’élément le plus important, et ils ne souhaitent pour rien au monde le sacrifier. Malgré tout, grâce à l’acharnement des médias, de petits écogestes et un embryon de conscience sociale commencent à apparaître dans les mœurs du grand public.

Tous ces efforts sont effectués pour n’atteindre qu’un objectif précis : un monde meilleur, ou plutôt le monde parfait. L’homme voudrait que tout soit naturel, beau, sans faille ni guerre… un bonheur qui rendrait tout le monde heureux Malheureusement, ce monde est clairement inaccessible. La prétention humaine nous y fait croire, mais la nature humaine a une forte tendance à profiter. Rappelez-vous durant l’antiquité tout devait être abondant, on espérait à la vie éternelle… Cet aspect n’a pas disparu, l’homme est toujours bel et bien profiteur. Il profite du monde, il profite des autres, il profite de tout. Peut-être que l’homme profitera un peu moins dans les années à venir, à cause de la culpabilisation qu’on lui fait subir en ce moment. Ne vous y trompez pas, la nature de l’homme reprendra vite le dessus !
Le Design social, un nouveau-né déjà mort
Concernant le design écologique, le greenwashing profite et détourne le système. Ce procédé marketing mis en place par les entreprises permet de donner à l’opinion publique une image responsable de l’organisation, alors que plus d’argent a été investi en publicité qu’en faveur de l’environnement.
De la même manière, le design social est victime du même phénomène qui n’a pas encore trouvé son nom. Socialwashing sonne bien, non ?
Le design social peut donc être considéré comme une tendance : pour le moment tout le monde en parle, tout le monde en fait, tente d’en faire ou fait croire qu’il en fait, mais un jour la tendance va passer. Peut-être à force de lassitude de toujours faire attention à la planète ou simplement suite à une évolution sociétale ou technologique. L’humain est tout d’abord un individu, il pense comme tel. L’individualiste tuera le design social.
Si le design social réussissait miraculeusement à atteindre le monde parfait, il disparaitrait. Le but du design social étant une normalisation de la discipline, si le design social est partout, alors il n’est nulle part.

6 commentaires
1 s.boussard // juil 4, 2009 at 1:54
Plutôt pessimiste, mais tellement réaliste ! Toute la question est dans la nature du design, et dans ses acteurs. En entreprise le design optimise l’usage, les coûts, améliore l’expérience utilisateur, diminue l’impact de l’entreprise sur l’environnement, toutes les vertus que l’on veut. Mais ce design n’existe pas sans un contexte de concurrence : l’objectif qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est bel et bien le chiffre d’affaire comme tu le dis. Ce design est intimement lié au libéralisme que l’on connaît, et cette « révolution verte» ou « sociale» n’a qu’un seul objectif, faire du chiffre d’affaire. Certes en polluant moins, mais en gardant ces objectif de « croissance» , de « plus» , de « rentabilité» . Si on veut faire du social, on s’engage personnellement, humainement, à notre propre échelle. Mais il faut arrêter de croire que les entreprises investiront à perte pour sauver des enfants malades.
2 m.pedrono // juil 31, 2009 at 17:18
Le design social n’est pas mort, je dirais même que il a un bel avenir devant lui!
C’est une évolution du métier en relation avec l’actuelle évolution de la société.
On a d’abord eu le design « beau pour vendre» (cf.la laideur se vend mal design). Beaucoup en sont resté à cette definition alors que cela fait un moment que le design est un réel facteur différenciant axé sur l’usage, la fonctionnalité et crée de l’innovation dans nos vies. La société actuelle se tourne vers l’immatériel, la possession n’est plus aussi glorifiante et indispensable qu’elle le fut. Ce qui compte de plus en plus, c’est l’expérience. Internet joue un rôle prédominant dans cette évolution: les liens sociaux se décuplent de mille et une manières!
Le design associé a cette nouvelle société qui se dessine est un design de l’immatériel: interactions virtuelles et réelles, nouveaux loisirs, organisation, systèmes et process, transmission du savoir, services publiques… la liste est longue. Toutes ces expériences sociales peuvent être designées. Il s’agit alors de design social, c’est l’application du processus de design aux activités societales. Cela peut se concrétiser par du produit mais c’est plus rare, et c’est peut-être pour cela que les exemples ne sont pas si facilement repérables. L’immatériel est difficile à percevoir et à quantifier, mais peut bel est bien être façonné.
C’est une tendance naissante car cette société est tout aussi naissante, mais exactement comme elle prend de l’ampleur, le design social en prendra.
En France, nous sommes un peu en retard dessus car on associe trop le social au caritatif, à l’assistanat. Mais le qualificatif social est bien plus que ça, c’est lié à la société au sens large, du plus critique au plus prospère!
Une autre chose: Réduire le design social à un design caritatif est une erreur!
Il ne s’agit pas de sauver les enfants malades (le design ne peut pas faire ça, c’est de la médecine). Design Social ne signifie pas non plus ne pas faire d’argent, c’est comme tout il faut vivre de son activité professionnelle!
Mais c’est vrai qu’étant axé sur l’humain (les besoins, le bien-être), bien souvent, l’argent n’est pas la motivation première d’une telle méthodologie! (j’ai mon avis personnel la dessus… ne serait-ce pas parce que l’argent ne fait pas le bonheur?… :p)
Beaucoup de designers dans le domaine sont animé par une idéologie, une passion et une réelle envie de contribuer à l’amélioration de la qualité de vie, mais ils n’en sont pas moins réalistes. D’une manière générale les productions « design social» sont durables et donc économiquement viables!
Je suis d’accord avec vous sur la une grande confusion entre ceux qui créent réellement durable (écolo, social etc..) et ceux qui ne font que surfer sur la vague pour faire encore plus de chiffre d’affaire. Mais réduire le design social à ces « imposteurs» est bien dommage. Il y a un vrai mouvement derrière cette révolution « durable» . Certes, cela ne vient pas des grandes entreprises (trop attachées à leur privilèges/succès etc…), mais si vous faites attention à toutes les nouvelles entreprises, beaucoup d’entre elles ont un réel engagement derrière leurs propos! Ces entreprises font d’ailleurs partie de l’évolution sociétale dont je parlais un peu plus haut. En fait tout est logique!
J’en profite pour partager 2 liens:
)
ThinkPublic, une agence Londonienne de Design Social
UsNow: Un film en partie à leur initiative expliquant les effets de la collaboration 2.0, et comment cela affecte notre société, modifie les rapports humains etc…
(Voilà un nouveau terrain de jeu pour le design!
http://thinkpublic.com/news/
http://watch.usnowfilm.com/subtitled
–
Magalie Pedrono
3 Pierre Mangin // oct 19, 2009 at 1:41
Tout commençait bien. Enfin un article sur le design social ! Mais comme pour s’excuser de tant de bons sentiments, l’auteur finit tout de même par mettre en doute l’approche qu’il tente de décrypter. Quel dommage qu’une école de design manque tant d’ambition et de vision !!
Non, le design social n’est pas une tendance. Car figurez-vous que tout n’est pas que de la tendance dans ce bas monde. Le design social n’est rien d’autre, en réalité, qu’un retour aux sources du vrai design, celui qui s’occupe d’améliorer le sort de l’humanité, celui que pratiquaient Buckminster Fuller ou Victor Papanek.
Le design s’occupe d’esthétique, soit. Mais n’oublions pas qu’esthétique et éthique ont la même racine.
Ainsi le design devrait toujours être social, éthique, responsable, durable. Et à l’heure des crises globales et systémiques, le design, outil de la complexité, sera de plus en plus social.
Nous n’avons tout simplement plus le choix.
@s.boussard : personne ne croit en effet que les entreprises prendront le moindre risque financier. Mais inexorablement, les produits qui n’auront pas de plus-value sociale ou environnementale se vendront moins. Les Américains, une fois de plus en avance, appellent cela la ‘triple bottom line’ (http://fr.wikipedia.org/wiki/Triple_bottom_line) : un business modèle durable doit désormais respecter les trois contraintes (1) environnementale, ‘2) sociale ET (3) économiques. C’est le fameux ‘People, Planet, Profit’, et je peux vous garantir qu’il ne s’agit en aucun cas d’une mode ni d’une tendance ! J’étais à San Francisco en septembre à la conférence Socap09 (http://socialcapitalmarkets.net/) et je peux vous dire que le millier de participants n’avaient que ces mots à la bouche : People, Planet, Profit!
@m.pedrono : je suis tout à fait d’accord avec vous. Réduire le design social à de l’opportunisme, c’est manquer de respect pour tous ceux qui, au quotidien, s’engagent pour faire la différence.
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Pierre Mangin
(ENSCI 1995)
http://www.designdurable.fr
http://www.socialdesign.fr
4 m.denie // oct 23, 2009 at 18:08
Tout d’abord, merci d’avoir lu l’article et de l’avoir commenté.
Pour moi, le design est forcément social (très bien souligné par Pierre Mangin: « Ainsi le design devrait toujours être social, éthique, responsable, durable.» ). Mais si on ajoute l’adjectif social à design, alors :
.
– S’agit-il d’une redondance ? « Je fais du design social, éthique, responsable, durable, …, qui est social. »
– Ou alors, on considère que le mot « design » n’inclut pas la notion de social.
En fait, tout dépend de la définition que l’on a du design
5 Yannig Roth // déc 14, 2009 at 19:06
Pour compléter ce que dit Pierre, il y a aussi l’américain Jacques Fresco qui, dans un documentaire consacré à son oeuvre (Future by Design), montre bien que le design a une visée sociale par définition. On le sait tous, le problème est que cet aspect a été oublié depuis les trente glorieuses et que design = esthétique. C’est d’ailleurs pour ça que Starck dit avoir honte d’être designer aujourd’hui : parce que son métier est « inutile» et qu’il y a aujourd’hui « d’autre priorités» .
Moi je considérerais presque ton billet comme optimiste, pour rejoindre m.denie
6 Yannig Roth // déc 14, 2009 at 20:27
Désolé de re-poster pour si peu, mais cet article vous intéressera sans doute :
http://www.fastcompany.com/blog/michael-cannell/cannell/aspen-report-ted-types-roll-their-sleeves-social-design?1259176764
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