
La désastreuse campagne de Napoléon en Russie rapportée par Charles Minard en 1861.
Le monde et sa mémoire croule sous une richesse d’information gigantesque. D’autant plus riche qu’apparaîtront de plus en plus les open data, à commencer par les gouvernements américain et anglais, ayant mis respectivement un nombre conséquent de données en ligne le 21 mai 2009 et le 21 janvier dernier. Des données libérées au nom de la transparence et d’une relation de confiance à maintenir avec la population. Cependant, toutes ces données apparaissent de façon brutes, textuelles ou emprisonnées dans des tableurs. Elles nécessitent et encouragent, par leur simple présence, à y appliquer un traitement de manière à diffuser un message intelligible.
L’infovisualisation est une étape clé dans ce traitement. Dans une traduction globale de définitions évoquées sur cette page, elle consiste en la représentation visuelle de données abstraites et non-spatiales renforcer la cognition de l’utilisateur, lui permettant de prendre connaissance de la structure intrasèque de ces données, des relations entre elles.
Certains studios s’en retrouvent presque spécialisés, comme les néerlandais de CatalogTree ou les espagnols de LaMosca, tous deux ayant montré leurs talents au moins une fois dans la rubrique Transparency du site collaboratif GOOD, site contenant bien souvent des travaux très intéressants. CatalogTree est particulièrement réputé pour la consistance de leurs réalisations : un semblant de complexité derrière laquelle se cache une clarté rarement atteinte.
« Self-organisation of content is an important tool to us and key to this process. Instead of telling each word or data point where to go and what to look like exactly, we devise a set of rules by which content should behave. Form = Behaviour.
We believe this way, a design can be more than the sum of its parts. »
- Joris Maltha and Daniel Gross, dans une interview rapportée par Alex Cornell
A l’inverse, on trouvera également de nombreux travaux plutôt naïfs, comme ces séries de posters diffusés sur CreativeCloud, s’efforçant de montrer ce que rendrait une mise sur papier d’Internet, de Twitter, ou encore cette longue image relatant la vérité sur l’alcoolisme. Une naïveté qu’explique sarcastiquement Phil Gyford sur l’image ci-dessous :
L’attention est à retenir sur le site du journal The New York Times, sur lequel, au-delà des articles textuels « classiques» , sont régulièrement mis en ligne des « articles interactifs» , créés par une solide équipe de journalistes-programmeurs (ou de programmeurs-journalistes) à la formation majoritairement autodidacte. Les plus connues étant la carte des dernières élections présidentielles US, la carte retraçant les médailles remportées aux JO d’été depuis leur création, ou encore une timeline des ventes des albums de Michael Jackson.
L’enjeu de cette équipe va au-delà l’infovisualisation. Le fait que ces projets soient intimement liées à un environnement journalistique implique que, tout comme le journal, qui peut être lu par des individus provenant d’horizons très différents, leur mission est de faire en sorte que le message soit intelligible, que la façon d’accéder à l’information soit rapide à assimiler, même si le nombre de données est important. Et si ces projets ne se défendent pas par la valeur du graphisme, ou plutôt s’agit-il d’un graphisme très minimaliste et neutre d’expression, c’est précisément parce qu’ils se défendent par la richesse de l’information contenue sur une petite surface. Un parti pris un peu regrettable mais qui a pour efficace volonté de montrer que la réflexion doit porter avant tout sur l’information et l’ergonomie.
« I’ve seen any number of interactives where it’s obvious that more time was spent designing a « clever» interface than worrying about the underlying content, and it is invariably an unsatisfactory experience in the end. »
- Matthew Ericson, designer graphique NYT« The simple reality is that if a user is confused by an interactive, or if they feel it takes too much time to get to the content, they are going to leave. And if people aren’t looking at the content, it doesn’t really matter how « cool» the interface is. »
- Gabriel Dance, senior multimedia producer
Certaines subtilités en terme de présentation peuvent faire naître d’intéressants projets comme Faces of the Dead, recensant des portraits de soldats décédés en Afghanistan et en Irak, et I Hope So Too, visualisation dynamique des résultats d’un sondage sur les attentes de 200 américains vis-à-vis de leur gouvernement. Plus qu’une interface, il s’agit de restituer un contexte et de conserver une dimension humaine, encore plus proche de l’utilisateur, actif, par rapport à un article textuel ou une suite de photographies.
« These applications mostly come in response to significant news events. So, some interactive projects get done simply because interactivity is the best way to make a story come alive.»
- Steve Duenes, graphics director
Durant un an, le Times fit également le portrait de 54 New-Yorkais, à raison d’un par semaine. One in 8 million est le résultat de cette série d’interviews, au temps figé sur le New-York de 2009. Quelques mois plus tôt, la chaîne Arte avait réalisé Gaza-Szerot : la vie malgré tout, portraits croisés entre israëliens et palestiniens avec la métaphore d’un mur les séparant d’un trait, en pointillés cela dit, pour rapprocher finalement ces deux peuples.

Cette notion de rencontres et d’échanges est également exploité Honkytonk, produisant depuis 2009 des web-documentaires, dont Voyage au bout du charbon. Format récurrent dans leurs réalisations : le rapprochement avec les fameux livres-jeux des éditions Gründ, les « livres dont vous êtes le héros» . Le visiteur se retrouve dans la peau du journaliste, reproduit son parcours, se retrouve lui-même face aux interlocuteurs qui répondent aux questions que le visiteur choisit. Aucun commentaire n’est produit de la part du journaliste, l’utilisateur vit son expérience dans une complète objectivité. Un bémol cependant dans leurs réalisations : le récit trop linéaire, présentant abondamment de simples successions de photos et de vidéos pour un reportage « interactif» . Un défaut en partie corrigé dans The Challenge, mis en ligne en février dernier, par la présence d’un bloc-notes regroupant de façon écrite les informations dévoilées par les interlocuteurs successifs, ainsi qu’une carte retraçant les différentes étapes du parcours.
Tout récemment, il y a quelques semaines, Arte a enfin dévoilé l’attendu Prison Valley, nous plongeant dans le Colorado, une région dont l’économie repose entièrement sur l’activité carcérale. Présenté au départ (depuis le 15 octobre !) comme un projet proche du road-movie, il se trouve être un documentaire extrêmement abouti et détaillé. Et plutôt que de s’inspirer du cinéma, il semble davantage s’inspirer des jeux vidéos d’aventure en point and click. Tournant en véritable enquête personnelle dans un environnement complètement inconnu, le projet permet entre deux séquences de s’arrêter dans des pièces où presque tout objet peut être manipulé, comme des indices permettant de reconstituer l’intégralité de l’histoire. Le degré d’immersion est d’autant plus grand que le web-documentaire est consistant et s’attache au moindre détail : accès à des documents officiels en pdf à propos de la population carcérale, souvenirs rétro tels que le petit ticket déchiré pour entrer dans le cinéma, puis le pop-corn frétillant à l’ancienne, une immersion sonore très efficace. L’ensemble du documentaire s’étend également au-delà du site, puisqu’à l’instar d’un jeu en ligne, il est possible de faire partager l’évolution de son parcours sur Facebook et sur Twitter. Il est également inclus au documentaire un forum sur lequel il est possible de s’adresser aux différents personnages, ainsi qu’un blog montrant les coulisses de la réalisation du projet.
Le web-documentaire est encore jeune, commence à être exploité mais très rarement aussi riche que les exemples cités précédemment. Il ne peut pas être ignoré, car il concerne l’avenir du journalisme, repoussant les limites de l’expression, du contenu, du format. Mais il ne doit pas être systématique. Selon Patric Jean, cinéaste belge, le web-documentaire doit rester une niche culturelle, et ne doit continuer d’exister que de façon occasionnelle. Il nécessite une écriture très différente, des compétences nouvelles, davantage de temps et de financements. Qui plus est, le public touché est bien différent des médias traditionnels tels que la télévision ou la presse. Cependant, ces articles et reportages interactifs y restent liés et se complètent : Canal+ diffusa un documentaire annexe à The Challenge, quelques jours après sa mise en ligne. Une cohérence sur deux médias intéressante, mais demandant davantage d’efforts.
Les sceptiques se demanderont ce qu’il adviendra à long terme de la presse écrite, à l’heure où tous les journaux ont désormais une forte activité virtuelle. Il est nécessaire de conserver un rapport physique, tangible avec l’information. Le débat avait commencé avec les e-books il y a quelques années, chose qui n’a empêché personne de continuer à lire des livres. Mais il faut également se dire que l’expérience active et interactive a également son mot à dire dans la compréhension d’un phénomène, cognitivement parlant. C’est aussi une des raisons pour laquelle les installations interactives se multiplient dans les musées : leur but pédagogique. Le numérique, et tout particulièrement le web, a une mémoire, les contenus restent sur la toile, contrairement à la télévision (où beaucoup de choses restent à venir) ou la presse écrite : une fois le programme passé, une fois le papier lu, il est vite oublié et jeté. Cette mémoire permet également de penser les projets de façon durable, à la technique réutilisable, afin d’assurer une certaine souplesse pour les projets ultérieurs, comme ce que fait actuellement Honkytonk, mais plus largement pour couvrir des événements imprévus.
Enfin, les tablettes tactiles, dont l’iPad apparu depuis quelques dizaines de jours en France, vont dans les années à venir jouer le rôle de véritables catalyseurs créatifs en termes de modes d’interaction et de visualisation de l’information. Les journaux comprennent bien la nécessité d’adapter le magazine papier à un support à la fois interactif et au format très proche. Wired, Le Figaro et Time Magazine font partie des premiers en la matière.
Un avenir plutôt encourageant.






1 commentaire
1 Yannig // juin 23, 2010 at 17:40
J’ai aussi vu Prison Valley et l’ai trouvé très intéressant et « engageant» (http://tinyurl.com/prisonvalley-blog-post). C’est certain qu’une telle interactivité a des vertus pédagogiques, surtout parce qu’on est actif dans le cheminement. Cela demande cependant une certaine ouverture d’esprit et une soif de savoir que tout le monde n’a pas… c’est peut-être pour cela que le cinéaste que tu cites parle de niche. Il faut dire que moi-même je n’ai pas forcément envie d’être acteur quand je regarde un film/documentaire, ça change l’expérience de visionnage du document.
Concernant l’infovisualisation, je conseille fortement les « Infographic of the day» du magazine américain Fast Company (http://www.fastcompany.com/tag/infographic-day ) qui met en avant un « infographic» par jour dans des sujets très variés. Vu la richesse des informations, un par jour me suffit largement…
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